By Véronique MARTIN-PLACE on lundi 9 mai 2016
Category: Mon quotidien d'auteur

Atelier d'écriture : le miroir

Dans ma dernière vidéo intitulée "Le récit à la deuxième personne est-il possible ?", je vous avais promis en conclusion de partager avec vous un texte dont je suis l'auteure et que j'ai écrit à la seconde personne du singulier. Comme promis, le voici. Vous pouvez, le lire et/ou l'écouter.

Pour l'écouter : 

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Tu te brosses les cheveux devant le miroir de la salle de bain aux murs défraichis. Tu t’appliques à donner un mouvement à ta crinière brune. Tu te rapproches de ton reflet. Tu poses ta brosse pour mieux examiner dans le miroir cette mèche de cheveux blancs, située juste derrière l’oreille. Elle t’énerve. Elle t’inquiète. Tu te dis que tu devrais peut-être te teindre les cheveux comme ta mère l’avait fait à ton âge. Non, surtout pas. Tu es comme tu es. Un point c’est tout. Tu te convaincs qu’elle ne se voit pas parce qu’elle est cachée par les cheveux du dessus. Tu te demandes : « Et s’il y en avait d’autres ? Ailleurs que derrière l’oreille ? ». Tu t’y prends à deux mains. Tu écartes tes cheveux presque un à un. Tu découvres avec stupeur qu’il y en a des tonnes. Mais depuis quand ? Tu te mets à les compter. A peine arrivé à 20, tu te rends compte de la stupidité de l’acte. Autant cherché une aiguille dans une botte de foin. Tu t’écartes du miroir et tu te regardes. Tu examines ta peau - blafarde - le contour de tes yeux - bleutés - ta bouche - fatiguée. Autant te rendre à l’évidence. Tu as pris un sacré coup de vieux. 

Tu te maquilles tout en réfléchissant à cette découverte affligeante : qu’est-ce que tu as vieilli ! Personne ne te l’a dit. Non, personne. Même pas ton mari. Même pas tes enfants. Peut-être ne s’en sont-ils pas rendu compte. Par habitude. Par manque de temps. Par désintérêt ? Et toi ? Tu n’avais vraiment rien remarqué ? Ben non, trop affairée que tu es à t’échiner au boulot pour joindre les deux bouts, à t’occuper des autres, à subvenir à leurs besoins quotidiens, à ne jamais demander de l’aide. Quand as-tu pris soin de toi pour la dernière fois ? Quand as-tu été chez le coiffeur par exemple, hein ? Tremblante, tu appliques un peu de rouge à lèvres couleur framboise pour raviver ton visage. Demain, tu prendras rendez-vous. Oui, demain … peut-être.

Tu t’observes à nouveau dans le miroir pour voir l’effet du rouge sur tes lèvres. Et là, tu as un choc. On dirait ta mère à ton âge. Le même regard. La même bouche. La même expression fatiguée. Exactement ce que tu refuses. Si seulement ce n’était qu’une ressemblance physique. Mais tout dans ce visage te rappelle tout à coup son parcours qui est aussi le tien. Une scolarité moyenne dans une école moyenne. Une jeunesse trop tôt bousculée par une première grossesse. Un mariage précipité. Un travail que tu n’aimes pas. Tout est là dans ton reflet qui révèle ton milieu. Tu aurais tellement voulu t’élever, ne serait-ce qu’un tout petit peu, pour ne pas finir comme elle : aigrie par la médiocrité de sa vie.

Tu vois défiler dans ton regard des souvenirs d’enfance : ta rentrée des classes en sixième, la peur au ventre, la crainte du regard des autres. Ton cartable en mauvais cuir, le même que les années précédentes, alors que les autres … Les autres avaient le dernier Tann’s ! Ton parcours scolaire moyen, les choix d’orientation. Tu voulais être une artiste, faire les beaux-arts. Dessiner, c’était ta vocation, ce qui te faisait vibrer, comme on dit maintenant. Tu te rappelles encore de la réaction indignée de ta mère : « Tu rêves ou quoi. L’art, c’est pas sérieux. Tu seras secrétaire, ma fille ! »

Tu détournes le regard de toi-même pour te concentrer sur le miroir. L’objet en tant que tel. Tiens, des traces de doigts. Une projection de dentifrice. Tu cherches ton spray nettoyant spécial vitres. Ton chiffon en coton. Tu nettoies pour oublier, pour détourner ton attention de cette réalité cruelle, de ton quotidien minable, de ce que tu es devenue. Pourtant il va bien falloir t’y faire, vivre avec, à moins que … La roue tourne, ma belle ! La roue tourne. Et elle a tourné trop vite pour toi. Soit tu continues comme ça sans te poser de questions et tu deviens comme ta mère soit tu te prends en main. En as-tu le courage ? As-tu encore le temps ? Tes yeux s’accrochent au lavabo. Quelqu’un à oublier de le rincer. Vite, tu le nettoies à grand renfort de Mr Propre.

Tu as peur. Tu te recroquevilles sur toi-même. Tu ne veux pas tout chambouler, modifier ton équilibre précaire et misérable qui te détruit à petit feu. Eh bien, c’est ça ou tu crèves sur place lentement mais sûrement. Et sans rien dire, ok ? Te plains pas de ta vie, s’il te plaît, y en a qui sont plus à plaindre que toi. Estime-toi heureuse. C’est ce que ta mère te disais, quand t’étais gamine et que tu rêvais de ton premier jean, devant la vitrine du magasin de la rue principale de ton village : « De quoi tu te plains ? T’as déjà un pantalon que je sache ! » Cette phrase prononcée par la voix nasillarde et amer de ta mère retentit dans ta tête. Elle serait là, elle te dirait : « Mais à quoi tu rêvasses ma cocotte, il est déjà plus de 6 heure du mat. Tu as deux trains à prendre et 15 minutes de marche. T’as pas de temps à perdre devant la glace. » Tu te redresses. Tu nettoies ta brosse à cheveux, tu ouvres le tiroir devant toi et tu la ranges. Tu regardes ton visage une dernière fois dans le miroir désormais immaculé. Dans la salle de bain, tout est propre. Toi aussi d’ailleurs, de l’intérieur. Comme si ce nettoyage compulsif t’avait aidé à prendre conscience de ta situation. Oui, tu peux partir tranquille car ta décision est prise. Tu n’as plus peur. Tu vas prendre ta vie en main, car même si tes cheveux blancs te disent le contraire, au fond de toi, tu sais qu’il n’est pas trop tard. 

***

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